
Il est urgent de refabriquer comme communes, et de diffuser largement, des critiques sociales fondées sur des connaissances robustes (pas de l’essayisme !). Des critiques sociales qui circuleraient davantage. Et en plein d’espaces : au travail dans ce qu’on accepte ou pas, les résignations, les indocilités ou pas ; dans les relations entre genres, où l’on s’emploie à l’égalité ou pas ; dans les relations au vivant, où l’on continue les prédations ou pas ; dans les solidarités, que l’on protège, que l’on développe, ou pas ; dans les libertés publiques, les possibilités d’exercice des résistances, que l’on étend ou pas ; mais aussi, par exemple, concernant le travail des médias dominants, ou bien encore l’invisibilisation et le mépris des milieux populaires et des populations discriminées…il y a tant de domaines…
Les modernisations libérales produisent du « chacun seul ». La réforme Blanquer du baccalauréat rend les élèves « chacun seul » face à des orientations où joue d’abord le capital culturel hérité. La loi Pénicaud rend les salariés « chacun seul » face aux patrons, qui à loisir licencient sans trop indemniser. Au travail, s’exaspèrent les concurrences, s’insécurisent les carrières, les avenirs. Ce qui empêche qu’entre salariés se forge l’intérêt commun qui, hier, faisait voir le collègue, les jeunes, les travailleurs immigrés, comme des semblables. Les plus proches, les voisins d’atelier ou de bureau, devenus rivaux, localisables mais méconnus, inquiètent. Chacun seuls aussi, les étudiants de milieux populaires, aux Bourses non revalorisés, qui enchainent les jobs précaires pour financer (mal) leurs études. Chacun seuls, les chômeurs qui basculent au RSA s’ils n’acceptent pas de travailler n’importe où, à n’importe quel prix.
Chacun seuls, bientôt, les salariés face à leurs retraites. Chacune seules, les générations appauvries et incapables de s’entre-aider.
De plus en plus, chacun est sommé de se faire « entrepreneur de lui-même », « capitalisant », apeuré et sans garanties, dans la compétition de tous contre tous. S’avivent ainsi, sous des formes assez différentes mais partout, le chacun pour soi, chacun sa peine, un « chacun sa merde » vécu dans l’isolement ; sorte de sauve qui peut général, doublé d’un sentiment d’impuissance et de fatalité ;une guerre desproches contre les plus proches, qui disposent aux votes libéraux autoritaires ou autoritaires xénophobes, ou bien aux abstentions.
Dans cette situation, refabriquer du « coudes à coudes » - là où l’on peut - serait utile. Le « coudes à coudes » n’est pas seulement du côte à côte. Les sociologues l’ont maintes fois montré : au travail ou lors des premières habitations des HLM, des côtes à côtes de groupes sociaux différents mènent à des différends. Le coudes à coudes est un côte à côte spécial, où le côtoiement, collectivement fabriqué comme solidarités et intérêts communs, dote d’une force sociale supérieure et offre une intelligibilité de sa position, et des expériences liées.
A l’heure actuelle - mais une telle situation arrange qui ? - le « temps pour apprendre » cesse très rapidement : l’école trie tôt et élimine ; à l’université, l’impératif de travailler pour financer ses études raccourcit les cursus et les projections dans l’étude ; les formations hors université sont rares. Quant aux écoles du pouvoir, elles sont d’un recrutement toujours plus fermé.
Des Ateliers Coudes à Coudes, accueillis gratuitement dans les Bourses du travail, élargiraient « le temps pour apprendre ».
Ces ateliers ne reproduiraient pas les traditionnels rapports d'autorité entre enseignants et enseignés qui découragent parfois d’apprendre. S’y développeraient sans entraves des discussions par lesquelles - entre salariés, chômeurs, retraités, syndicalistes, historiens, sociologues, économistes, juristes, etc. - les apprentissages seront réciproques.
De sorte que s’alimenteront les uns les autres, celles et ceux qui savent « de métier » et celles et ceux qui savent par expériences vécues. Ce partage des connaissances autorisera d'en savoir davantage sur nous-mêmes, sur les ancrages sociaux, les relations, les histoires, les situations, qui nous ont fabriqués, les forces économiques, politiques, médiatiques, culturelles qui s’exercent sur nos sociétés, jusqu'à nous rendre malheureux ou heureux, isolés ou solidaires, résignés ou révoltés, et jusqu'à interdire ou permettre certaines destinées. Si chacun réussit à mieux se comprendre et à mieux comprendre les relations qui l’ont fait, si chacun parvient à se réapproprier une part de son histoire et perçoit à quel point elle s'entremêle à l'histoire des autres, alors apprendre ne sera pas de l’ennui mais une joie ; la connaissance - celle qui est reconnue légitime - ne restera plus un instrument de pouvoir réservé aux élites, elle deviendra une arme critique à disposition de tous.
La connaissance montrera que nous ne sommes ni illégitimes, ni coupables, ni impuissants. Elle renverra les peines vécues dans l’isolement aux processus collectifs qui les produisent, et fabriquera des coudes à coudes.
Une introduction brève effectuée par un chercheur, suivie de 2 heures de discussion (car les savoirs s’acquièrent dans les discussions et les témoignages autant que par des « leçons »). Et surtout, que dans ces moments, par un peu de chaleur et de fraternisations s’abaissent les frontières trop durcies entre des gens qui peuvent se percevoir de légitimités différentes.
Quels locaux ? Les Bourses du travail qui retrouveront ainsi une de leurs fonctionnalités primitives.Les ateliers seront filmés et montés en podcasts. Une plateforme dédiée permettra leur archivage et la diffusion la plus large possible de leurs contenus.
Coudes à coudes a vocation à ne rien remplacer. Souvent d’ailleurs, les Forums proposés seront coproduits avec des associations, des syndicats, des librairies, des théâtres…
A celles et ceux qui ont eu un parcours scolaire écourté, et qui considèrent qu’apprendre ou lire n’est pas pour eux ou ne sert à rien dans la vie, les ateliers montreront le contraire, et qu’on gagne en connaissances et en forces sociales dans les « Coudes à coudes ».